20 novembre 2009

Instantanés : Le quotidien à Venise




Albert Camus, Hommage.

"Mais il s'était évadé, il respirait, sur le grand dos de la mer, il respirait par vagues, sous le grand balancement du soleil, il pouvait enfin dormir et revenir à l'enfance dont il n'avait jamais guéri, à ce secret de lumière, de pauvreté chaleureuse qui l'avait aidé à vivre et à tout vaincre".
(Albert Camus, le Premier Homme)

Je n'avais pas quinze ans lorsque, exilé entre les murs gothiques d’un collège anglais, dans un de ses petits studios confortables aux murs garnis de panneaux de bois sculptés, devant une fenêtre couverte de vitraux qui donnait sur le Quadrangle, vaste pelouse entourée des bâtiments de l’école qui lui donnait un air de cloître, je m’astreignais à lire sans cesse des ouvrages en français que souvent mes camarades britanniques connaissaient mieux que moi. Parmi les ouvrages découverts dans la bibliothèque du collège, il y avait les oeuvres de Camus. Ce fut une révélation. Ce que je lus m’agaça, me révolta. Mes idées d'alors - faiblesse d'adolescent - m'éloignaient des luttes et des révoltes de l'auteur. Si l'histoire de la Résistance (et l'engagement des femmes et des hommes qui ont contribué à libérer la France), me remplissait d'admiration, les républicains espagnols et le marxisme me hérissaient. Avec les années, "La Peste", "l’Étranger", "La Chute", puis son premier grand texte, "le Mythe de Sisyphe", que j’ai découvert dans le train qui me ramenait vers Douvres, me devinrent indispensables et la portée de leur message évidente, me remplissant d'ardeur.
Depuis ce temps, chaque fois que j’ouvre un livre d’Albert Camus, je sens l’odeur du vieux tweed écossais dans lequel étaient confectionnés les rideaux du petit bureau à Watford, celui des vieux trains anglais où chaque compartiment avait sa propre portière. Voilà 50 ans qu’il est mort. Jeune prix Nobel (lui aurait choisi quelqu'un comme André Malraux), écrivain encore au début de son oeuvre, c'est un de nos plus illustres contemporains. S
es livres n’ont aucun lien avec Venise, pourtant ses descriptions de la lumière, des ciels et de la mer, tout ce qu’il contempla dans sa jeunesse algéroise, cet amour de la Méditerranée, ne peuvent que lui faire trouver une place dans le panthéon de Tramezzinimag.
J'aimerai connaître les sensations que lui procura son court séjour (une semaine) dans la Sérénissime. Car, il y séjourna en juillet 1959, pour superviser la mise en scène des "Possédés", d'après Dostoievski, qui sera donnée à la Fenice à l’occasion de la 18e Biennale de Théâtre. J'ai il me semble, quelque part, des photos ou une affichette de cette biennale 1959 qu'il faut que je retrouve. En attendant de pouvoir les publier sur le site, il existe un petit reportage de janvier 1959 conservé par l'INA que j'ai le plaisir de vous livrer ci-après :

19 novembre 2009

Tramezzinimag reçoit Jean-Claude Bourdais

"J'ai souvent soupçonné n'être qu'un vague reflet dans le regard des autres." Cette phrase surprise au détour d'une page internet, et comme d'habitude en cherchant autre chose, m'a ouvert l'incroyable et richissime univers de Jean-Claude Bourdais. Je ne puis transmettre avec mes pauvres mots l'allégresse ressentie, comme un frisson de bonheur qui vous parcourt soudain de la plante des pieds au sommet du crâne. Cet homme-là est un grand monsieur et son écriture un bonheur. A parcourir ses pages, je me suis soudain souvenu d'un texte découvert il y a quelques années qu'il avait consacré au Carpaccio de Cipriani. L'esprit humain dans son mystère fait parfois des miracles. Il a suffi d'un billet d'humeur où je m'aventurais dans la satire sociale pour exprimer mon sentiment quand Venise est dénaturée par l'image qu'on en donne trop souvent désormais, pour faire le lien avec Jean-Claude Bourdais. C'est toujours de Venise après tout dont il s'agit. Je suis heureux de vous présenter ce texte gourmand, écrit par un jour de grande chaleur dans l'été 2005. J'ai essayé de conserver la mise en page de ce texte que j'aurai aimé avoir écrit. Je suis heureux de le partager avec vous :
Il continue de faire chaud.
Que manger de ce temps-là?

Après être allé hier me
rafraîchir auprès de Berlol, (merci pour les glaces Agaki), qui a l'art de faire mariner aussi bien les livres que les petits plats, et alléché par un mail de Joëlle C., qui me dit que pour elle les chiens de Carpaccio sont plus étonnants que ceux de Velázquez, je me dis que le carpaccio me semble en effet adapté à ce dimanche.
Le carpaccio ! C'est une recette qui, bien qu'inventée assez récemment par le chef Cipriani, au
Harry's Bar de Venise en 1950, et s'il vous plait, pour faire plaisir à une femme à qui le médecin interdisait de manger pour son régime de la viande cuite (il s'agissait certes de la Comtesse Amalia Mocenigo) a fait le tour du monde et se trouve maintenant faite un peu n'importe comment et avec n'importe quoi.
Mais au départ, il s'agit de fines tranches rouges de boeuf à l'huile d'olive, servies sur fond vert de cresson ou d'endive.

Pourquoi Carpaccio ? Parce que cette année-là, il y avait une grande exposition de ce peintre vénitien (de son vrai nom Vittore Scarpaccia, et qui vécut de 1472 à 1526) et que ses rouges, (que l'on trouve dans les toges des dignitaires, la couverture de sainte Ursule, le corsage de la Vierge, les tentures...) rappelaient au chef la couleur des fines tranches dans l'assiette de la comtesse... En tout cas, pas à cause des filets de boeuf peints par Carpaccio, sujet qu'il n'a jamais peint, vu que ce n'était pas son genre ni celui de son époque.

Je mangerai ce soir un carpaccio de bœuf à la pizzeria d'à côté. J'en bave rien que d'y penser. En voilà une idée littéréticulinaire !

Et les chiens de Carpaccio alors ?
Et oui, ils sont bien là.
Quand les ambassadeurs anglais débarquent, dans la ville, libres ou en laisse, ou près de leur maître, dans leurs ateliers ou les grandes pièces, au pied du lit de Sainte Ursule quand elle rêve, accompagnant leur maître même en gondole, jouant sur les places publiques avec les enfants...

Mais trois sont particulièrement étonnants, deux dans une toile et un dans une autre. La première s'appelle Deux vénitiennes (ou deux courtisanes) et date de 1490.
Ces deux femmes (la mère et la fille d'après certains) sont plutôt tristounettes. Certaines hypothèses relient ce tableau à un ensemble dont un autre tableau où l'on voit des archers à la chasse aux oiseaux sur la lagune de Venise. En fait ce tableau représenterait les deux femmes sur un balcon et qui attendent le retour des chasseurs (et qui visiblement trouvent le temps long).
On voit la jeune (la fille) qui joue avec un gros chien, alors qu'un petit s'appuie sur elle.
Ces deux chiens m'impressionnent :
- le gros chien est inquiétant, de mauvaise humeur, avec des dents menaçantes. Il en a marre qu'elle ne lâche pas. Il a un oeil étonnamment humain.
- l'autre, le petit, est aussi incroyable car il semble s'adresser au spectateur du tableau et plaindre la tristesse (ou l'impatience) de sa maîtresse. Il lui tient la main,et est assis par terre comme un humain.

L'autre tableau est la célèbre vision de Saint Augustin, toile immense (141 x 211 cm) peinte entre 1502 et 1504. Tableau d'une beauté et d'une intensité à couper le souffle, dense et mystérieuse. La pièce est immense, vide bien que pleine. Pleine d'objets (et peints de quelle manière !), pleine de la lumière qui entre par la fenêtre de droite et qui laisse des ombres partout, pleine de silence et de révélation, d'écriture(s) aussi. Saint Augustin est en train d'écrire la vie de Saint Jérôme dont il entend alors la voix et qui lui annonce la mort proche et la promesse du Paradis.

Et l'incroyable, c'est qu'au point fort de cet espace,(le sujet du tableau est dehors) il y a un petit chien qui regarde.Quoi ? L'homme qui écrit et qui écoute ?

C'est un bichon maltais. Il s'est placé dans le rai de lumière.

Que dit ce chien ?
Que nous fait-il penser ?
Il nous oblige à prendre du recul face à la scène et à l'évènement (la voix que l'on n'entend pas et qui pénètre avec la lumière). Une fois qu'on l'a repéré, on ne voit plus que lui dans le tableau, comme au sommet d'un triangle, point de départ (vers la lumière, son maître, la fenêtre) et point d'arrivée (spectacle de la scène en entier). C'est lui qui fait tenir le tableau, comme un acteur peut à lui tout seul tenir un film, le porter et le faire accepter.
Sans lui le tableau perd beaucoup de sa force de son mystère et donc de son intérêt.
Sans lui la voix se tait... et saint Augustin ne fait plus que regarder un oiseau dehors.

Pour une fois, moi qui hais les dimanches et la chaleur, l'intensité fut là grâce à Carpaccio mais aussi grâce à un livre dévoré sur place et d'une traite : "Roman avec cocaïne" de M.Aguéev, presqu'inconnu et dont on ne connaît que ce seul livre. À consommer sans modération, toutes affaires cessantes (10/18 étranger, mars 2005, no 2559).
"Livre fulgurant des années trente redécouvert en 1983, roman unique d'un auteur russe dont l'identité reste mystérieuse, Roman avec cocaïne est une œuvre de légende. À travers le portrait hyperréaliste d'un adolescent en souffrance, M. Aguéev nous offre une analyse incroyablement moderne des méandres les plus sombres de l'âme humaine."
Passer un dimanche avec un tel écrivain et un tel peintre ne fut pas de tout repos.
Tout ne pouvait se terminer, à une heure du matin, que par un bel orage.
Enfin.

Jean-Claude Bourdais - in Journal, 17 juillet 2005

Restauration du plafond du Grand Conseil, où comment jouer les rois mages.

La Venice Foundation(*), dans son projet "Gleam Team", propose à tous ceux qui le veulent de contribuer au financement de la restauration des dorures du magnifique plafond de la salle du Grand Conseil, au Palais des doges, avec au centre, le fameux "Triomphe de Venise" de Véronèse. Au moment où se célèbre tristement les Funérailles de Venise, appeler le monde entier à participer à la sauvegarde de ce chef-d'oeuvre symbolique du passé éclatant de la Sérénissime, est un acte fort auquel Tramezzinimag veut s'associer.

    En faisant un don de 200, 300, ou 400 euros, les donateurs participeront à la restauration d'une partie de ce chef d'oeuvre. Ainsi, selon le montant versé, chaque donateur sera parrain d'un mètre carré du plafond. La salle fait 1300 m² ! Selon son niveau, il est ainsi appelé à jouer le rôle d'un roi mage, en ce temps de l'Avent qui commence. Les montants se répartissent de la façon suivante :

    • Pour 200 euros, (niveau or) vous deviendrez parrain d'1 m² de la partie externe du plafond (en rouge sur le schéma).
    • Pour 300 euros (niveau encens), vous serez parrain d'1m² du milieu (en vert sur le schéma).
    • Pour 400 euros (niveau myrrhe), vous serez l'heureux parrain d'1 m² de la partie centrale (bleu)

    Quand la collecte des fonds sera terminée, la liste détaillée des donateurs sera imprimée (pour chaque mètre carré parrainé). Pendant la durée de la collecte, une liste affichée dans la salle même sera mise à jour à chaque nouveau don.

    Cette initiative est due à la Venice International Foundation, présidée par Franca Coin, dont Tramezzinimag a déjà parlé. Association sans but lucratif, née en 1996, c'est un des Comités Privés Internationaux pour la Sauvegarde de Venise, inscrits au programme de l'UNESCO. La fondation est placée sous la tutelle de la Région Veneto.

    Tramezzinimag s'associe à cette initiative. Les lecteurs intéressés peuvent me contacter par courriel. Je leur adresserai en retour toute la procédure à suivre. A la clôture, nous publierons la liste des participants et les montants adressés à la Fondation.


    Question de choix

    Contrairement à beaucoup de mes amis italiens, je n'ai rien contre la Première Dame, qui est en fait la seconde puisqu'il y en avait déjà une qui était première avant elle. Je n'ai rien pour non plus. Avec ce que les rumeurs des salons parisiens et des coteries de province, ont répandu sur cette union, il y aurait de toute façon de quoi prendre ses distances... Après tout, nous sommes des deux côtés des Alpes en République et l'épouse du président français comme les ballerines du chef du gouvernement italien, ne sont pas nos souveraines. Le souverain, dixit lex, c'est le peuple. Donc vous et moi. Alors, j'avais envie d'une mise au point. Parce que les médias finissent par donner de Venise une image sinon "hollywoodienne", du moins genre "Las Vegas où Bahamas", Entre la chanteuse de passage à Venise où on honorait à la Fondation Cini, feu son père (je ne sais plus lequel d'ailleurs, puisque les médias nous expliquent en articulant bien que celui qui l'a élevée n'était pas en fait son géniteur) et Saint Augustin à sa table de travail perdu dans ses pensées (en fait il écrit la vie de Saint Jérôme et celui-ci lui parle depuis là-haut et ne lui annonce rien moins que sa mort prochaine) avec le petit bichon maltais qui aimerait bien qu'on le sorte mais attend patiemment que son maître descende de sa vision, mon choix est immédiat, instinctif et sans hésitation.
    La dame est belle mais sa beauté passera, plus tard certes que pour le commun des mortelles qui ont moins le loisir et les moyens de retenir leur jeunesse, elle est très haut placée (mais Montaigne nous rappelle à ce sujet une vérité criante que je ne citerai pas ici) et son sourire est vraiment charmant, mais il sera figé un jour dans l'éternité et les générations viendront qui ne se douteront même pas de son existence. Le sujet du tableau de Carpaccio - et le tableau lui-même - sont déjà des bribes d'éternité. Des moments de paradis. Le décor (vénitien), l'atmosphère (Que donnerait dans la bouche de notre Première Dame la fameuse réplique d'Arletty) et le thème vont au-delà du temps humain. Cela me suffit pour établir ce qui me semble important dans notre monde du tout tout de suite où on nous assène des valeurs et des références qui n'en sont pas. Ces gens d'en-haut n'ont pas d'autre vision que leur moi hyper- développé et ne nous apportent rien. Carpaccio avec son art et Saint Augustin avec sa foi et la pensée qui en découle, apporte tout. Question de choix. Il y a des choses qui ont de l'importance, d'autres dont on se tape... "Allez, Mesdames et Messieurs, faites votre choix sans plus attendre !" comme le crient souvent les camelots sur les marchés.

    Auguri, Jean !

    Son premier regard sur Venise fut instantanément celui de l'amour.
    Il n'avait pas 8 ans.
    Depuis il a appris l'italien et s'est rendu souvent dans la cité des Doges, avec ou sans moi.
    Il a 16 ans aujourd'hui.
    Le troisième de la fratrie et le seul garçon.
    Un roi entouré par trois soeurs attentives.
    Il n'en a pas pour autant la tête enflée comme une citrouille.
    Il est drôle, souvent taciturne, brillant, cultivé.
    Tour à tour indolent et enthousiaste, vindicatif et même un peu cynique.
    Parfois insupportable mais toujours sensible, une personnalité complexe.
    Lisant beaucoup, il écrit aussi, et fort bien.
    Je me demande s'il lui arrive de ne pas penser ni réfléchir.
    Il est de son temps, la conscience en plus.
    J'en suis très fier.
    C'est mon fils Jean. Et c'est aujourd'hui son anniversaire. Buon compleanno, figlio mio !

    16 novembre 2009

    Voulez-vous devenir vénitien ? Signez-ici

    Après les Funérailles de Venise (voir le billet précédent) qui ont eu lieu samedi et symbolisaient la déchéance de la Sérénissime avec une population passée en-dessous du seuil de 60.000 habitants pour la première fois dans son histoire (moins que la population de la ville à l'époque des épidémies de peste !), des rescapés vénitiens ont eu l'idée de créer l'opération Voglio diventare veneziano.
    C'est simple, il suffit de se rendre sur la page du site et de signer le formulaire. Tramezzinimag vous invite à le faire en masse, pour garantir l'impact de l'opération. Le site existe en anglais aussi pour les rétifs à la langue italienne. Cliquer sur le titre pour aller sur le site www.vogliodiventareveneziano.com

    Les Funérailles de Venise

    Ce samedi, à l'initiative de Venessia.com, les vénitiens en colère participaient aux Funérailles de Venise. Ces obsèques symboliques avaient pour but d'alerter l'opinion et de montrer aux politiques que ce qu'il reste de population en a assez. Devant le monde entier, les participants à cette mascarade funèbre voulaient marquer avec éclat la catastrophique chute du nombre d'habitants, passés de 150.000 dans les années 60 à moins de 60.000 aujourd'hui. Moins de 60.000 ! le seuil en dessous duquel les normes socio-économiques font considérer un conglomérat urbain, comme une bourgade ! Venise réduite à l'état de bourgade envahie par 21 millions de touristes pendulaires dont un grand nombre pense désormais que la Sérénissime est un musée à ciel ouvert, pas encore un tas de ruines mais presque au train où vont les choses. Quand vous arpentez les rues sans rencontrer une épicerie, ne boulangerie ou une mercerie, quand les seules boutiques sont des échoppes de souvenirs et de faux articles d'artisanat, quand les places et les ponts sont encombrés de vendeurs clandestins proposant une camelote de faux Vuitton ou de faux Gucci, que les écoles sont fermées faute d'élèves, les hôpitaux réduits à des centres d'accueil d'urgence, comment penser que Venise puisse avoir été la reine de l'Adriatique, une ville florissante, animée et puissante ? Il ne faut pas en couloir aux touristes. Ils n'y sont pour rien. Ils viennent consommer ce qu'on leur donne à consommer. Quand parfois, un des derniers vénitiens de souche a la patience et l'amabilité d'expliquer son désarroi et ses inquiétudes, ils comprennent et sont effarés. Mais combien ont le temps de s'apitoyer et vont ainsi transmettre l'alerte chez eux ?
    Les Funérailles de Venise étaient une manifestation de colère et de dépit. La faconde vénitienne en a fait un moment d'anthologie, mêlant la tradition et la musique, le recueillement et la fête. Comme un message envoyé au monde entier: Venise ne veut pas mourir mais elle est en danger de mort et ses cellules se raréfient (elles ne peuvent même plus se reproduire, la dernière maternité a fermé ses portes il y a peu...)

    13 novembre 2009

    Un matin, l'artiste.

    "Venice far off, low rose coloured upon the water..." ("Venise lointaine, rose pâle sur l'eau...")
    D.H.Lawrence
    ...
    Lorsque Bobo Ferruzzi me confia sa galerie, sur la fondamenta Venier, il me rendit fier et heureux. Fier d'avoir les clés et donc la responsabilité d'un aussi bel espace qu'il partageait encore avec Bacci Baïk, aujourd'hui disparu et dont le fils tient toujours l'atelier. Heureux parce que les mois passés dans la galerie de Giuliano à la Fenice ayant tourné à la fin au calvaire, me sentir libéré des contraintes de mon ancien patron et passer mes jours au milieu de cette floraison de couleur, cette effervescence de vie et de lumière, m'étaient comme une résurrection.
    Un matin, quelques jours à peine après mon entrée en fonction, Bobo et moi prenions un café juste en face, assis devant une des tables qui ornaient autrefois la terrasse du Florian. Nous regardions le rio, les bateaux qui passaient calmement. J'admirais la lumière, l'harmonie des tonalités toutes différentes sur les façades, le vert de l'eau, le bleu de ciel. Il me dit, avec son accent unique, ampoulé et gouailleur à la fois, à la vénitienne : "Vedi ! ti senti come xe beo ? Ce n'est pas que la couleur, respire aussi l'odeur, i profumi, c'est unique au monde ! Unico, vero !". Il paya les cafés et repartit vers son atelier, situé à deux pas.
    Je regagnais la galerie, allumais les lumières ; j'ouvris les volets et, un rapide ménage fait, je m'installais à ma nouvelle table de travail. Ferruzzi avait eu la délicate attention, après avoir posé des étagères pour mes livres, de mettre à ma disposition une ravissante petite table vénitienne du XVIIe et une chaise plus ancienne encore, sur laquelle il avait posé un coussin fait dans un magnifique velours frappé de Norelène, l'atelier tenu par Hélène sa femme et sa fille Nora. Je n'ai jamais aussi bien travaillé que dans ces lieux, mon bureau éclairé par la lumière venant des grandes fenêtres qui donnaient sur les jardins de la Guggenheim.
    Un visiteur entra ce matin-là. La silhouette sombre, auréolée par le soleil déjà vif qui faisait miroiter les dalles du sol, semblait hésiter. Comme intimidée. Je m'approchais pour saluer la personne. C'était un homme jeune, anglais, militaire en Allemagne. Il voulait acheter une peinture et son choix s'arrêta sur ces petits panneaux de bois, formats très pratiques que Bobo réalisait en plein air et qu'il répliquait parfois en plusieurs exemplaires - tous différents - l'hiver dans son atelier. Il était visiblement touché par la vigueur du trait, la douceur des couleurs, toute la vie vénitienne qui émane de ces tableaux pourtant presque toujours sans aucune présence humaine ou animale. "I do love these paintings !" me confia-t-il dans ce merveilleux accent un peu traînant qu'on vous enseigne dans les public schools anglaises, ou à Cambridge. "Je suis passé ici presque tous les jours et j'ai l'impression d'avoir davantage visité Venise en regardant les tableaux dans les vitrines qu'en me promenant à travers la ville" me lança-t-il presque embarrassé. Un grand rire éclaira soudain son visage. "C'est iconoclaste peut-être ?". Je lui annonçais les prix. Il fit son choix, me remercia. Au moment de partir, il remarqua, au fond de la galerie, près de mon bureau, dans une vitrine, cette jolie vue du rio où nous étions. Il la fixa sans rien dire, puis après avoir payé, il me salua avec beaucoup de distinction et sortit.
    Les semaines passèrent. Un jour le facteur m'apporta une lettre de Berlin. Elle contenait un chèque et ces quelques mots "Mon traitement d'officier n'est pas extraordinaire, mais il me permet quelques folies parfois. Lorsque je suis venu le mois dernier dans votre galerie, j'ai été saoulé de lumière et de beauté par un petit tableau presque caché. On aurait dit qu'il émanait de cette peinture tous les parfums de Venise, toutes ses couleurs et toute sa vie. Si par un merveilleux hasard, vous déteniez encore cette toile, soyez assez agréable de me la faire expédier à l'adresse suivante..."
    Le jeune officier de Sa Gracieuse Majesté, plein de sensibilité et au goût très sûr, avait sans le savoir reproduit presque mot pour mot les paroles du peintre ! La magie de Venise prend mille poses différentes et se traduit de mille manières. Chacun de ses amoureux en détient une part et la possède toute entière dans son coeur.

    11 novembre 2009

    C'est la Saint-Martin !

    La San Martino est un évènement important dans l’automne vénitien. Chaque année en général, pour le 11 novembre le temps se fait plus clément, comme une accalmie dans l’approche de l’hiver. Il fait plus doux et le soleil brille et réchauffe plus que les jours précédents. C’est le fameux été de la Saint Martin... Mais que vient faire à Venise un saint né en Hongrie (au IVe siècle de notre ère) dont on dit qu’il était soldat dans les légions romaines avant de devenir bien plus tard évêque de Tours ?
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    Vous connaissez sans aucun doute la légende qui raconte que sur une route, il rencontra un pauvre frigorifié à qui il donna la moitié de son manteau. On le retrouve quelques années plus tard évêque de Tours, dans une France encore romanisée. Il mourut en 397 à Candes. On le vénère depuis pour de nombreux miracles et c’est un des saints les plus populaires de la religion populaire. C’est le protecteur de Burano dont l’église lui est dédiée. Mais il y a aussi à Venise, près de l’Arsenal, la belle petite église San Martino, que Tramezzinimag a déjà plusieurs fois évoqué, et qui organise chaque année une fête votive en l’honneur de son saint patron.
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    Ce 11 novembre est donc la fête des enfants. Dès le matin, des groupes de gamins s’assemblent pour déambuler dans les rues de la ville tapant sur des casseroles et des marmites et scandant la traditionnelle chanson en dialecte : “San Martin xe 'nda in sofitta, a trovar ea so novissa, ea novissa no ghe gera, San Martin xe 'nda par tera. E col nostro sachetin, cari signori xe San Martin!”. Ce qui donne à peu près en français : "Saint Martin est allé au grenier, pour trouver son amoureuse, l’amoureuse n’y était pas, Saint Martin est tombé par terre. Et Saint Martin, Mesdames et Messieurs, est dans notre sac."
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    Les enfants vont alors de boutiques en boutiques et reprennent sans arrêt (et sans vergogne) leur chant - et leur sympathique vacarme - jusqu’à ce qu’on leur donne des pièces et des bonbons pour arrêter le "casse-tête". Ils sont parfois déguisés, vêtus d’une cape rouge et munis d’épées en bois pour imiter le saint. C’est une version vénitienne des virées d’Halloween mais qui existait bien avant l’Amérique ! Pâtissiers et boulangers proposent ce jour-là le dolce di San Martino où le saint est représenté à cheval avec son épée, du massepain orné de décoration en sucre et en pâte d’amandes.

    07 novembre 2009

    Venise au quotidien

    Dans cette épicerie, on trouve de tout. C'est là que j'achetais du vrai yaourt turc et de la feta. On y trouvait même à une époque des paquets de Maïzena et des biscuits anglais. Ce n'est plus tout à fait la même chose aujourd'hui, mais elle demeure là, paradis des collégiens qui viennent en voisin s'approvionner en bonbons et en boissons fraîches.

    06 novembre 2009

    Mon père

    C'était le 6 novembre 1980. Un jeudi, vers 10 heures du matin. Vingt neuf ans déjà. Je ne l'avais plus revu depuis le dimanche où nous avions fêté mon anniversaire. Je venais d'avoir 25 ans. Il n'en avait pas 60... Terrassé par une embolie pulmonaire, après une longue maladie qu'il n'avait pas vraiment soigné, lui le médecin acharné à guérir et à soulager. Il souffrait terriblement depuis plusieurs semaines. Anéanti aussi par trop de désillusions, de chagrins, de déceptions. Il avait cessé de se battre. Peut-être ne voulait-il plus vraiment vivre.
    Un grand vide s'est formé ce jour-là dans nos coeurs. Ceux qui l'ont connu, sa famille, ses amis, ses compagnons, les patients avec qui il passait bien plus de temps qu'avec nous, tous l'ont pleuré. Il n'a jamais cessé de nous manquer. Je sais qu'il serait fier de ses fils et heureux de tous ses petits-enfants. Je regrette de ne pas avoir été le voir la veille de sa mort. Il m'avait réclamé pourtant. Etait-ce pour conjurer cette mort imminente, ou bien la manifestation abjecte d'un égoïsme d'enfant, je n'avais pas voulu me rendre à son chevet, déclarant froidement que j'irai une autre fois... 
    Quelques jours plus tard, dans mon lit, je me suis surpris à tendre l'oreille comme je le faisais depuis toujours, attendant qu'il passe dans le couloir pour lui crier un "bonne nuit, papa", vieux rituel auquel il répondait aussitôt par un "bonne nuit mon fils". Réalisant que je n'entendrais plus jamais sa voix ni le bruit de ses pas derrière la cloison, j'ai pleuré comme un petit enfant...

    05 novembre 2009

    Jeunes et vieux...

    Agréable temps en ce premier jour de novembre pour la régate du siècle qui réunit chaque année des rameurs dont l'âge additionné doit être supérieur ou égal à 100 ans.
    Mais la relève est tout de même bien assurée par les giovanissimi, habiles rameurs déjà, tout en puissance et en style que leurs aînés ne peuvent qu'admirer. La tradition remiera est loin d'être menacée de disparition ! On s'en réjouit.

    La Remiera Casteo fait circuler depuis un certain temps une pétition contre le moto ondoso, ces remous, incessants et dangereux pour les embarcations comme pour les bâtiments, provoqués par les trop nombreux bateaux à moteur qui, à l'instar des ambulances, de la police et des pompiers, se déplacent à des vitesses vertigineuses jusque dans les petits canaux du centre. Je vous invite à la signer en mentionnant dans le commentaire que vous venez de la part de Tramezzinimag. Pour signer, cliquer ici

    04 novembre 2009

    A boire et à manger, vous connaissez ?

    On sait bien que la Toile réserve des surprises à qui s'y aventure. Le hasard a fait que, en cherchant autre chose, je me suis retrouvé à feuilleter les carnets culinaires d'un gourmand en vadrouille à Venise. C'est drôle, intelligent et cela met l'eau à la bouche. Au cas où vous seriez comme moi et ne connaîtriez pas encore le monsieur et son blog, Guillaume Long est dessinateur, illustrateur, créateur, créatif... Je ne sais pas vraiment quel terme employer. En tout cas, il revient d'une virée à Venise et je vous invite à lire le compte-rendu qu'il en a fait sans attendre la fin de ce billet. Et en plus, c'est plein d'adresses et de recettes. Le loft avec terrasse sur le Grand Canal de Mathieu Pierangelo (autre dessinateur et coloriste d'albums) n'a pas l'air mal non plus et c'est vrai que les pâtes de la Coop sont très bonnes ! Bon, pour le pain aux olives, je ne suis pas du même avis, ils ont du se tromper de boulangerie, parce que nous on en achète souvent quand nous sommes vénitiens et on se régale ! Mais revenons au site "à boire et à manger". Je suis certain que vous allez aimer comme nous tous ici ! Nous voilà fans à Tramezzinimag. Ce n'est pas très autorisé mais je ne résiste pas au plaisir de publier une page du carnet vénitien de Guillaume (vous connaissez ma passion aigüe pour les carnets de voyage !). Le lien est ici.

    03 novembre 2009

    Matin d'automne aux Santi Apostoli


    COUPS DE COEUR N°33

    Venise baroque
    Filippo Pedrocco, Massimo Favilla & Ruggero Rugolo
    Photographies de Luca Sassi
    Editions Citadelles & Mazenod

    2009 - ISBN 2850883026
    Voilà un magnifique ouvrage de plus de 200 pages admirablement ordonné, aux textes clairs et précis et aux illustrations nombreuses et de belle qualité qui devrait faire des heureux quand le père Noël le déposera au pied du sapin. Bien plus qu'un simple coffee-table book comme il s'en consomme tant au moment des fêtes, ce nouvel opus de la collection Citadelles est un ouvrage qu'il faut avoir dans sa bibliothèque quand on se passionne pour Venise. Il traite de cette extraordinaire période qui pourtant annonce son déclin futur quand Venise abandonna tout désir de puissance et d'hégémonie sur l'Orient et les marches de l'Europe. Avant que de s'enfermer dans une neutralité méprisante et pleine de prétention, la République de Venise, comme le fera Louis XIV avec Versailles, choisit de se mettre en scène. Comme l'indique la notice de l'éditeur : "Dans l’histoire complexe de Venise, le Seicento – le XVIIe siècle– n’est pas un siècle comme les autres : il a offert à la République la toute dernière occasion de réagir, y compris par les arts, à l’inéluctable destin qui l’a reléguée dans un rôle de plus en plus marginal par rapport aux événements politiques européens. C’est une période bien particulière, soucieuse de marquer visuellement le tissu de la ville par les signes majestueux du triomphe. Le Seicento vénitien qui confond augures, rêves et illusions avec la réalité concrète, politique ou sociale, a eu pour mots d’ordre l’excès et l’emphase. Un goût certain pour la profusion ornementale, le grotesque et le bizarre. Un désir effréné de croître en grandeur. L’intention était claire : il s’agissait de susciter l’émerveillement... L’étonnante représentation théâtrale qui se déploie ainsi à l’intérieur mais aussi à l’extérieur des édifices finit par se diffuser dans tout Venise. Le baroque qui s’y décline est étroitement lié à la nature même de la ville, fondée sur l’impossible, et à l’eau bien sûr, sa consistance si spécifique..."
    ...
    Musique italienne pour flûte et guitare
    Rossini, Paganini, Giuliani
    Filomena Moretti (guitare) et Andrea Griminelli (flûte)

    DECCA - 2006
    Le disque n'est pas récent mais c'est un bijou qui s'avère une parfaite illustration sonore des jours d'automne que nous vivons. Le soleil est parfois haut et chaud, le ciel d'un bleu d'azur puis le vent se met à souffler et la pluie tombe transformant les pavés de Venise en autant de gemmes brillant de mille feux. Les eaux de la lagune changent de couleur d'heure en heure et le son de la flûte d'Andrea Grimenelli se marie merveilleusement au jeu plein de saveur et de mélancolie de Filomena Moretti. Quand j'ai entendu ce disque pour la première fois, un merle chantait sur le rebord de la fenêtre, devant mon bureau. Le vent agitait doucement les branches du vieux marronnier du jardin et les rideaux cachaient à l'oiseau ma présence. Le ciel de Venise hésitait ce jour-là entre le gris et le bleu. C'était l'un des derniers jours dans la chère maison de la Toletta. Le merle semblait écouter la musique, puis gonflant ses plumes, il se lança dans une trille magnifique. Comme un adieu à la belle saison. Ou un hommage à la musique de Paganini...
    ...
    Guide des instruments anciens
    Coffret livre avec 8 cd

    Edition Ricercar
    Référence "RIC 100".
    Je viens de découvrir un superbe coffret dédié aux instruments anciens. En deux volumes, la publication pourrait devenir la référence la plus récente sur le sujet. Le premier volume est un dictionnaire de 200 pages présentant les instruments. Très documenté, il développe avec l'aide de nombreuses photos, l'histoire de chaque instrument, sa provenance géographique, sa parenté instrumentale, son répertoire et l'histoire de son usage à travers les siècles par les musiciens... Le second volume est composé de 8 cd qui est l'illustration sonore des commentaires du premier volume. Il est très agréable de passer du livre à l'écoute et c'est parfois une véritable découverte.
    Encore une idée de cadeau à noter dans votre lettre au Père Noël !
    ......
    Ristorante Villa '600
    Fondamenta Borgognoni n° 12
    Torcello
    Tel/Fax 041 52.722.54
    Mobile 34.98.12.10.78
    Fermeture hebdomadaire le mercredi
    Une lectrice demandait récemment si le restaurant tranquille dans l'île de Torcello existait encore. La
    Villa '600 a gardé son nom et l'essentiel de son cadre mais les nouveaux propriétaires ont fait passer un échelon à l'auberge familiale de mon époque. Si la maison est toujours aussi jolie et l'intérieur relativement préservé, une grande loggia de bois a été construite à l'emplacement du potager et du poulailler pour les noces et les banquets. Des serveurs stylés (et accueillants ce qui devient tellement rare qu'il faut le signaler) ont remplacé les filles de la maison, et on ne voit plus les soirs d'hiver, la vieille matrone en train de repasser son linge dans un coin de la salle. Mais le cadre reste bucolique et tranquille, les mets savoureux et les prix dans la norme. A certaines périodes de l'année quand l'île n'est pas envahie de visiteurs, il est bien agréable de se retrouver entre amis pour un déjeuner ou un dîner "à la campagne" et le jardin, certes un peu trop bien entretenu maintenant, offre une vue superbe sur le campanile. L'endroit reste plus simple que la Locanda Cipriani
    et moins trappe à touristes que l'auberge du ponte del diavolo. Je vous recommande les plats à base de poissons. Le chef se fournit à Burano parmi les pêcheurs et c'est de l'ultra-frais.
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    Hotel Mignon
    SS. Apostoli,
    Cannaregio 4535
    Tél. : 041 523 73 88
    Fax : 041520 86 58
    Skype : mignonvenice
    info@mignonvenice.com
    Les hôtels sont légion à Venise. Cela va de l'excellentissime au consternant, du petit paradis pour Happy Few d'où on a du mal à partir, au bouge le plus infâme où il ne manque que les coupe-jarrets et les poisons (ceux-là on les trouve hélas dans certains restaurants !). Un lecteur me demandait de lui recommander un hôtel sympathique, bien placé et abordable. J'ai pensé aussitôt au so charming hôtel Mignon. Un petit deux étoiles très correct. Pour un tarif allant de 40 à 70 euros la nuit selon la taille de la chambre (au nombre de 15 seulement), on vous reçoit dans une petite maisonnette très propre entièrement rénovée il y a quelques années et décorée dans un style néo-vénitien XVIIIe parfois à la limite du kitch mais l'accueil est tellement généreux, les lits confortables et les salles de bains bien conçues, qu'on en oublie ce décor d'opérette. Il vous faut ne pas être allergique au rouge car de soieries en satinettes, tout ou presque ici est décliné en rouge et or. Dans l'escalier étroit qui mène aux chambres vous croiserez peut-être le fantôme d'une marquise pommadée partant au bal. On m'a dit que le petit déjeuner y est très sympathique. Recommandez-vous de Lorenzo auprès de Gabriele Toniolo qui y travaille depuis des années et parle très bien le français. Du temps de ma vie étudiante, nous étions tous deux employés chez la Signora Biasin, au ponte delle Guglie. Situé à deux pas du campo Santi Apostoli, c'est un emplacement idéal, à la fois retiré et central (le Rialto est à 5 minutes à pied).
    .....
    Recette du mois :
    Risotto Lorenzo alle vongole
    A la demande de ma fille exilée dans les froidures canadiennes et qui est entourée de gourmands, je vous livre une de mes recettes favorites, inspirée de la tradition vénitienne mais que je réalise à chaque fois de manière différente, selon que j'ai sous la main du champagne, du prosecco ou un Chardonnay. Ce dernier ayant ma préférence car il se marie parfaitement avec le goût des vongole.
    Il vous faut pour 4 personnes : 500 g de vongole (palourdes ou clovisses) fraîches, 200 g de riz rond, 1 grosse tomate, 2 cuillères à soupe de pulpe de tomate, 2 oignons, 2 gousses d'ail, 1 cuillère à café de piment oiseau, 2 cuillères à soupe de paprika et/ou de quatre épices, coriandre et basilic (frais ou à défaut congelés), parmesan râpé, vin blanc sec, beurre, crème soja à cuisiner.
    Servez-vous un verre de vin blanc frappé. Mettre les clovisses dans un court-bouillon de poisson et de vin blanc.
    Pendant que les coquillages s’ouvrent, mettre de l’huile d’olive à chauffer dans un large faitout à fonds épais. Y verser la toate pelée et coupée et tranchées avec les oignons et l'ail finement hachés. Ajouter la pulpe de tomate, le paprika, les quatre épices et du vin blanc grossièrement. Ajouter la pulpe de tomate, le paprika et un peu de vin blanc. A la fin, je rajoute pour le goût une bonne noix de beurre frais. Laisser épaissir.
    Sortir et égoutter les coquillages, enlever les coquilles (en garder quelques unes entières pour la décoration). Conserver le court-bouillon et le filtrer. Le laisser au chaud.
    Ajouter les clovisses avec leur jus dans le faitout. Faire revenir le tout une minute à feu vif. Ajouter le reste de vin blanc en même temps que le riz que vous aurez préalablement rincé. Bien remuer pour faire absorber le liquide par le riz.
    Rajouter du court-bouillon progressivement jusqu’à ce que le riz gonfle et soit parfaitement cuit (sans être collant et pâteux, sinon tout est fichu). Il faut toujours remuer en veillant à ce que le fonds n’accroche pas. Quand le riz est crémeux et donc cuit à point, ajouter coriandre et basilic ciselés, puis une noix de beurre et/ou de la crème (je ne mets plus de crème fraîche mais du soja à cuisiner,mais cela reste facultatif).
    Hors du feu, verser le parmesan fraîchement rapé. Servir aussitôt.
    Une variante pour aller plus vite et qui donne aussi un excellent résultat : faire cuire le riz rond dans un rice-cooker. Pour une mesure de riz (rincé) ajouter une mesure et demie de liquide. En l’occurrence, du court-bouillon de poisson (3/4) et vin blanc sec (1/4). Le rice-cooker est un ustensile magique que j’utilise tout le temps. Il évite de passer sa soirée en cuisine quand on a des invités, car la cuisson traditionnelle du risotto nécessite une présence permanente jusqu’au moment de servir ! Avec ma "méthode rapide", on obtient un riz parfaitement cuit et gonflé bien imbibé du parfum du court-bouillon, et crémeux à point. Il n’y a plus qu’à ajouter la préparation à base de vongole conservée au chaud. Décorer avec les clovisses en coquilles mises de côté. Bon appétit !
    Le vin que j’utilise : un Chardonnay dei colli trevigiani de la Tenuta Belcorvo (voir ci-dessous)
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    Chardonnay dei Colli trevigiani
    Tenuta Belcorvo
    Via Belcorvo 38
    31010 Bibano, Godega S.U. (TV)
    Tel. 043 878 22 92
    Fax 043 878 31 83
    http://www.tenutabelcorvo.tv
    Les vignobles de la région de Trévise sont surtout célèbres pour leur prosecco. C'est le cas de cette société viticole familiale qui produit plusieurs types de vin tous vinifiés selon les traditions de l'endroit. Un caviste vénitien où j'ai mes habitudes m'a fait découvrir il y a quelques années le Chardonnay produit par la Tenuta Belcorvo (du Beau Corbeau). Un miracle de la nature pour qui aime les blanc secs : jaune pâle avec des reflets d'herbe fraîche, ce vin possède toutes les caractéristiques de sa famille, avec un nez de pomme golden, des senteurs de pain doré, d'acacia, des relents d'amande douce. Il est corpulent, long en bouche, savoureux, et se marie parfaitement avec les pâtes et le riz, mais il est un compagnon royal pour les plats de poissons, les crustacés, les huîtres. Parfait aussi en ombra ! Il ne doit pas être trop frais, juste frappé, entre 10 et 12°. On le trouve sur internet et chez les bons cavistes.

    02 novembre 2009

    Les langues orientales à l'Université de Venise

    La Cà'Foscari abrite plus de 40 cours de langues orientales et rares, faisant de l'Université de Venise l'établissement le plus riche d'Italie en matière de proposition linguistique et mettant la Faculté de Langues - la plus ancienne de toute la péninsule - à un incroyable niveau de dynamisme qui laisse bien présager de l'avenir.
    Les fonds de la bibliothèque sont d'une richesse incroyable et on y trouve des merveilles. Je me souviens y avoir découvert les oeuvres complètes de Hafiz, le poète persan dans une très belle édition bilingue. Mais aussi des poètes hindis anciens comme Goswami Tulsîdâs, les très beaux textes du turc Aimed Nedîm et les haïkus sublimes de Takuboku.
    Je ne résiste pas au plaisir de vous présenter ce court reportage de la RAI 3 consacré à la rentrée universitaire au centro lingustico de l'Ateneo, la faculté la plus fréquentée d'Italie avec plus de 3.000 étudiants. C'est la Venise qui bouge !

    01 novembre 2009

    La regata del secolo 2009 : 32e édition

    C'était aujourd'hui la Toussaint, et à Venise le jour de la 32e Régate du Siècle, ainsi appelée car la participation à cette course est basée sur un critère original : les deux rameurs doivent avoir un siècle ou plus à eux deux ! Les vainqueurs de l'an passé ayant déclaré forfait au dernier moment (une sciatique malvenue clouait au lit Claudio Foccardi, l'un des rameurs), c'est le tandem Suste et Baba (Giuseppe Rossi et Roberto Rossi) de la gondole marron, qui a emporté le fanion rouge remis par le nouveau président de l'association Benefica Biri-Biri, en présence d'Aldo Rosso, le dynamique président de l'association des gondoliers, sur l'estrade dressée campo Widmann, avant le traditionnel vin d'honneur où les vénitiens fêtèrent joyeusement le trophée Marino Vianello.

    29 octobre 2009

    Codex Magius, ou le voyage illustré d’un marchand vénitien.

    Bordeaux est une ville qu'on visite le plus souvent pour sa magnifique architecture du XVIIIe siècle? qui vaut au Port de la Lune son inscription au Patrimoine Mondial de l’humanité par l'Unesco. Les règnes des deux derniers monarques du siècle des Lumières ont fait de la capitale de la Guyenne, un petit Versailles. N’en déplaise à Arthur Young qui visita la ville peu avant la révolution, c’est effectivement magnifique, parfois grandiose. Mais moi, ce qui m'a toujours davantage ému, ce sont les vestiges architecturaux des années antérieures à la grande mutation des Lumières. Les vestiges de la période médiévale, ceux de la Renaissance ou du temps de Louis XIII offrent à mes yeux une beauté plus sobre et plus proche de ma sensibilité. Parfois très ornées, ces façades montrent toujours la même simplicité, une grande harmonie sans ostentation. Quelque chose qui rappelle les villes hanséatiques ou la Venise humble des marchands. La musique aussi, avant Rameau et Glück ; celle des tambourins et des musettes du début de la période baroque.

    Vous aurez deviné ma prédilection pour cette période extraordinaire dont on se soucie finalement assez peu et qui va de la fin de la Renaissance à la mort de Louix XIV. Parmi ces deux siècles d’histoire des arts, le seicento (XVIIe siècle), m'a toujours fasciné. Cette longue période de mutation où tout devient différent, les idées, les hommes, la société. Comme l'adolescence, cette métamorphose passionnante qui transforme peu à peu un enfant innocent en adulte responsable... Tout ces détours pour vous parler d'une technique artistique considérée à tort comme mineure que j'apprécie particulièrement : l'enluminure. L'arrivée de la typographie mécanique et le succès de l'édition vont bientôt renvoyer cet art d’orfèvre dans le secret des monastères. Ce savoir s'est perpétué comme mode d'illustration jusqu'au début de ce XVIIe siècle, puis rares furent les artistes capables encore de rivaliser avec les peintres des périodes antérieures.

    Parmi ces manuscrits devenus rarissimes, il y en a un que j’affectionne particulièrement et que j’ai eu la chance de pouvoir contempler il y a quelques années. Ce joyau fut autrefois l’une des pièces les plus appréciées de la bibliothèque du roi Louis XVI, qui le racheta en 1780 aux héritiers du Duc de la Vallière. Je veux parler du fameux Codex Magius. Il s’agit d’un in-quarto de 18 pages sur vélin entièrement peintes à la gouache, recto-verso. Daté de 1573, il a été réalisé à Venise pour le compte d’un marchand vénitien, Carlo Maggi, dont les aventures feraient un bon sujet de roman, voire de film. Le principe du blog étant de faire court, concis et efficace, je vais essayer de vous raconter ce magnifique ouvrage sans vous lasser, en plusieurs épisodes. Comme un feuilleton. En souhaitant que cela vous captive autant que je l'ai été.
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    Première partie :
    L’extraordinaire aventure d’un petit marchand vénitien.
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    Ce livre est à ranger en bonne place dans notre "musée imaginaire". Pour avoir pu le feuilleter, je puis vous affirmer que l'émotion esthétique qui se dégage de cet ouvrage, vaut bien la découverte d'une oeuvre qu'on fait une ou deux fois dans sa vie dans un musée visité pour la première fois, et qui nous marque à jamais.
    Le Codex Magius est une curiosité rare et un chef-d'oeuvre. Il s'agit d'un manuscrit qui retrace en image les aventures et les infortunes d'un noble marchand vénitien, Charles Maggi. Le volume n'a que dix huit pages mais c'est un monument. Il est composé de miniatures peintes à la gouache (et parfois rehaussées d'or dans la tradition des enlumineurs) sur vélin. On prétend que certaines d'entre elles auraient été exécutées par Véronese lui-même...
    En 1761, un marchand vénitien se rend à Paris avec dans ses ballots des rouleaux de soieries brochées d'or, des vases et des plats de verre, des peintures à l'antique, des bronzes antiques et ce manuscrit. Un bibliophile avisé, Jean-Baptiste Guyon de Sardière se porte vite acquéreur de ce joyau. Lors de la dispersion de sa bibliothèque en 12760, le manuscrit arrive entre les mains d'un autre collectionneur, Louis César de La Baume le Blanc, duc de la Vallière (1708-1780), qui en fera une description très documentée, intégrée depuis lors au manuscrit. A la mort du duc, le codex sera acheté par Louis XVI pour sa bibliothèque personnelle. Il appartient aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale.
    En plein été de l'an 1570, le sultan ottoman Selim II ordonna l'invasion de Chypre, à l'époque colonie vénitienne. L'armée ottomane réussit à se rendre maître de toute l'île en très peu de temps mais ne fut pas capable de saisir le port fortifié de Famagusta, sur la côte nord. Carlo Magius (Charles Maggi) fut chargé par le sénat de la République d'aider la résistance de la cité retranchée. On ne sait pas trop grand chose de sa vraie mission. Diplomatique ? Militaire ? Commerciale ? Certainement tout cela à la fois. Il prit le large à bord d'une galère lourdement armée, chargée de vivres et de munitions. Sous ses ordres, une flopée de jeunes fonctionnaires, des mercenaires schiavons et d'autres venus d'Allemagne.
    Né dans une famille de fonctionnaires et de marchands, c'est un ambitieux. Il aime le luxe et le pouvoir mais sait bien que pour accéder au sommet de la hiérarchie sociale de la République et voir un jour son nom inscrit solennellement au Livre d’Or qui recense les familles aristocratiques et permet d’espérer donner un jour à la République un doge, un amiral ou des sénateurs, il faut réunir bien des conditions difficiles à remplir.
    Éduqué dans les écoles publiques de la Sérénissime, Carlo montre beaucoup de facilités, ce qui lui permet d’intégrer l’établissement le plus prestigieux de l’État, celui où sont formés les futurs hauts fonctionnaires et que fréquentent les fils des plus riches marchands. Sorte d’École Nationale d’Administration, où les stages se font sur des galères civiles ou militaires et d’où l’on sort avec l’assurance d’un poste officiel à Venise, où dans l’un des comptoirs répandus partout dans le monde. On ne sait pas grand chose de son parcours avant la décision du Sénat de lui confier cette mission diplomatico-commerciale à Famagouste, sur la côte nord de Chypre. Mais qui était-il vraiment ? Diplomate ou espion ?
    à suivre

    28 octobre 2009

    Crépuscule II

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